Vols incertains : une nouvelle voie dans le massif du Mont Blanc

Updated: Dec 22, 2020

Quelques mois se sont écoulés depuis cette ouverture. Le temps de rassembler ses souvenirs, mettre ses notes par écrit, avant de partager cette belle aventure. En Février 2020, avant que la réalité du COVID ne nous rattrape et vienne circonscrire nos déplacements, je m'envolais en compagnie de Sébastien Ibanez (guide de haute montagne) vers le pied d'une face aussi belle qu'austère. Libres et heureux en montagne. Alors que la plupart des grandes faces chamoniardes semblent avoir été parcourues jusque dans leurs moindres recoins, il semblerait qu'en s'éloignant des foules il reste de grands itinéraires mixtes vierges. C'est le cas de la face Est de la Blanche de Peuterey, ou plus précisément de son antécime la pointe Gugliermina (3893m). Nous vous livrons ici l'histoire et quelques anecdotes liées à cette ascension.

Comment avez-vous découvert cette ligne ?

Baptiste Obino : Je l'ai découverte par pur hasard ! Alors que j'étais en formation avec l'ENSA, nous descendions le glacier de la Brenva ; après avoir skié la Tour Ronde nous sommes venus buter au pied de la face Est de la pointe Gugliermina. La ligne m'est alors tout de suite apparue, évidente.

D’où vient le nom de la voie ?

BO : L'idée de "Vols Incertains" nous est apparue suite à deux moments d'incertitude vécus dans les airs. Le premier lors de l'approche ; il faut savoir que l'accès à la face Est est très compliqué. Soit par le bas avec 1800m de dénivelé, soit par le haut depuis le Skyway en montant au sommet de la Tour Ronde, en skiant sa face Ouest et en traversant le glacier torturé de la Brenva. Ces deux options nous auraient pris toutes deux une grosse journée que nous n'avions pas, nous avons donc choisi une troisième option : le parapente.

Après l'échec d'une première tentative à cause d'un vent arrière, nous réussissons à nous lancer dans un vol pour le moins surchargé où je tiens deux sacs de 15 litres d'une main et un de 45 litres de l'autre sans compter les chaussures qui, ne rentrant plus dans les sacs, sont accrochées à mon baudrier… Le tout pendant que Seb pilote au mieux pour nous amener le plus loin possible et nous poser en sécurité sur le glacier.

"Grimpez si vous le voulez, mais n'oubliez jamais que le courage et la force ne sont rien sans prudence, et qu'un seul moment de négligence peut détruire une vie entière de bonheur. N'agissez jamais à la hâte, prenez garde au moindre pas. Et dès le début, pensez que ce pourrait être la fin." Edward Whymper, Escalade dans les Alpes, 1872

Le deuxième survient lors de la descente alors que nous équipons de nuit la vingtaine de rappels nécessaires pour gagner le pied de la face. Beaucoup plus court mais surtout beaucoup plus stressant. Un rappel, un autre, encore un, je me retrouve à descendre vers le 14ème emplacement de rappel à installer, les 15 heures d'ascension commencent à se faire sentir, je me demande jusqu'où je vais descendre dans la nuit le long de ma corde. Là, je me souviens qu'à la montée nous avons laissé un piton qui me semble atteignable. "Parfait, je n'aurai plus qu'à en mettre un autre !". J'arrive au bout de la corde et je vois le piton au niveau de ma cuisse, il est plus loin que prévu mais ça devrait le faire… Je plante l'autre, je les relie, c'est pas pratique, la résultante de la triangulation est dans mes genoux, je me longe, laisse filer la corde dans la nuit et me suspends doucement dans le relais en me tenant au piton du dessus. "Libre ! tu peux venir !". Seb arrive mais ne peut pas tirer la corde en étant longé dans la triangulation comme moi, il s'attache sur le piton du haut et commence à tirer le rappel, la corde ne vient pas facilement, par à-coups, quand tout à coup, sans que j'aie temps de comprendre, un piton s'arrache et Seb me chute lourdement dessus pour se retrouver pendu en-dessous de moi. Grand silence. L'instant me pétrifie, je comprends, pendu dans le vide, qu'un seul piton nous sépare de la chute. Vite se remettre en mouvement, consolider ce relais et souffler! Puis la descente reprend sans un mot mais tous les relais seront renforcés jusqu’à la rimaye. Voilà qui illustre de manière très concrète pourquoi on met toujours au moins deux points à un relais : parfois, ça sauve la vie !

Comment s'est passé le reste de l'ascension ?

BO : Malgré ce gros avertissement, c'était une très belle journée, au-delà de mes espérances lorsque j'avais repéré la ligne. Variée, elle débute par des longueurs de glace vraiment raide au milieu d'un bouclier de roche très compacte qui leur donne une sacrée ambiance, une fois sorti de ce dièdre on se confronte au passage clé de la voie : 2 longueurs mixtes, avec des placages fins, suivies de quelques autres qui nous amènent quasiment à mi-hauteur de la face. Le reste de la voie est plus facile mais reste dans un cadre magnifique avec de belles longueurs de glace et un cheminement évident jusqu'à la pointe Gugliermina.

Sébastien Ibanez : La ligne est très jolie, si elle était facile d’accès ce serait sûrement une classique depuis longtemps. Peu de temps après la 1ère elle a été tentée par une cordée qui a renoncé dans le mixte à cause du manque de glace. Cet automne, elle a été grimpée en entier par une autre cordée qui a rencontré des conditions un peu plus difficiles qu’à l’ouverture, semble-t-il. Les cotations du topo sont donc à prendre comme une indication, surtout dans les longueurs de mixte. La partie supérieure est plus facile, avec un passage très original. Vu depuis le pied de la face, on a du mal à voir ou ça passe à cet endroit, on se dit qu’il y a peut-être un passage assez dur en rocher. Une fois dedans, on comprend… je vous laisse la surprise !

Un petit mot en plus sur cette belle aventure ?

BO : Toujours un plaisir de partir en montagne avec Sébastien, nous sommes rarement partis en montagne ensemble mais à chaque fois nous avons fait de belles choses! Sinon l'ensemble du projet m'a beaucoup plu, d'une part avec toute l'excitation de la découverte que comprend une ouverture mais aussi et surtout le fait de m'être retrouvé seul en montagne pendant plus de deux jours, ce qui, à mon sens vaut plus que n'importe quelle ascension au cœur de la foule de Chamonix…

SI : Au moment de l’ouverture, Baptiste débutait en parapente et n’avait pas encore assez d’expérience pour voler seul dans cet endroit. Maintenant il est autonome et je suis bien content, car c’est la dernière fois que je fais un vol biplace avec un passager qui porte autant de matériel ! C’était un décollage vraiment compliqué.

"Les caravanes alpestres peuvent être utiles à des novices, je n’en doute pas ; mais ceux qui ont la passion de la nature, et une longue expérience des montagnes, n’aimeront jamais la foule ; bien plus, ils la fuiront, car elle dépoétise et profane tout." Henry Russell, Souvenirs d'un montagnard, 1878

"Vols incertains", c'est l'histoire d'une ouverture dans une face peu fréquentée, où deux alpinistes se sont rêvés aventuriers, et ont renoués un instant avec le plaisir que pouvaient éprouver les pionniers de la montagne. Chose rare dans le massif du Mont-Blanc, magnifique mais tellement parcouru, où les places sont chères pour qui veut tracer sa ligne. Une voie qui fait l'éloge de l'alpinisme local, à l'heure où les expéditions partent toujours plus loin à la recherche de faces vierges.

Nous contacter pour plus d'informations sur la voie.

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